La solitude heureuse Antidote contre l’isolement et l’aliénation de soi-même


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La solitude heureuse Antidote contre l’isolement et l’aliénation de soi-même

Jules Bureau, Psychologue et Sexologue
Rawdon, Québec, Canada..

Introduction

La solitude a souvent mauvaise presse. Considérée comme une misère dont il faut absolument débarrasser l’humanité, ou à tout le moins l’en soulager, la solitude semble à plusieurs personnes la source de la plupart des souffrances humaines et la relation avec l’autre, la garantie du bonheur. J’ai exposé ailleurs (2)  les bienfaits de la solitude et sa nécessité pour le développement harmonieux de plusieurs de nos ressources et pour la croissance de l’amour, particulièrement dans la relation interpersonnelle amoureuse. Aujourd’hui je reviens sur ce thème parce que la conquête et l’appropriation de sa solitude fondamentale devient de plus en plus le chemin le plus approprié vers la solution à la plupart des problèmes de fuite de subjectivité. La solitude heureuse est l’assise pour confronter la peur de la précieuse affirmation de soi-même, pour éradiquer la mise en objectivation des personnes, pour l’atténuation de leur isolement, de leur aliénation, et l’estompement de leur perte de vitalité.

Il est de la solitude comme de la finitude et de nombreux autres thèmes de la condition humaine: elle existe mais on tente avec insistance de la nier. Si on reconnaît son existence, on s’acharne à la faire disparaître, à la colmater, à la fuir ou à la faire fuir. Pourtant il n’est pas de situation humaine, même la plus intime entre deux personnes sans que le ressenti de sa solitude fondamentale ne rebondisse et nous interpelle à grands cris: Suis-je vraiment seul avec ce que je ressens? Ai-je vraiment été compris par l’autre? Qui suis-je vraiment? Qui est cette personne qui partage mon intimité? Cet autre n’est-il pas aussi seul dans sa manière d’être-au-monde et dans la construction qu’il fait de son monde? Ces questions restent sans véritable réponse. La solitude fait partie de notre condition humaine et ne cessera jamais de se pointer à notre conscience pour que nous lui donnions sa place, toute la place qu’elle nécessite dans nos vies. Nous ne pouvons pas la fuir sans tronquer une large part de notre humanité. Elle résulte surtout de ce que nous sommes conscients d’être séparés les uns des autres même si nous sommes aussi des êtres de relation.

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La nature fondamentale de la solitude

Tout être humain est fondamentalement seul et, au-delà de son désir d’échapper à cette vérité, chacun quelque part en lui-même le sait. Cette réalité inaliénable de la condition humaine nous accompagne malgré nous de la naissance à la mort. Seuls pour naître et pour mourir. Seuls pour ressentir, jouir, réfléchir, goûter et souffrir. Bref, nous sommes seuls pour être.

Face à notre condition d’être seul et séparé, la présence des autres peut facilement devenir un refuge mais celui-ci restera toujours provisoire. La présence de l’autre peut, en effet, nourrir l’illusion toujours renouvelée de ne pas être fondamentalement seul puisque ensemble ou avec quelqu’un. Elle peut même parvenir à la limite à tellement nous distraire de nous-mêmes que fusionnés à l’autre nous en arrivions à n’exister qu’ensemble, qu’avec l’autre. Pourtant ce leurre ne peut durer que le temps nécessaire à la conscience pour nous rappeler que nous sommes seuls pour vivre et que nous serons seuls pour plonger dans la mort. Cette fatalité de la mort et de la solitude ne cesse de mordiller. L’angoisse qu’elle soulève est parfois telle que chacun peut être tenté de se laisser encore plus disparaître dans l’autre afin de soulager cette terrible souffrance.

Ce constat de la solitude comme partie intégrante de la condition humaine est perceptible avec encore plus d’intensité dans la conscience de la sexualité humaine. Là, l’humain réalise qu’il est incomplet, qu’il ne se complète que par l’autre, qu’il est vraiment seul dans sa féminitude ou dans sa masculinitude et qu’il est alors en manque de la différence. Heureusement, c’est aussi ce qui fonde le puissant désir sexuel! L’humain est conscient d’être seul avec son être sexué tout en étant incomplet et fragile. Paradoxe de la condition humaine d’être séparé et en quête de relations les uns avec les autres, la conquête de la solitude sur l’isolement devient une des principales voies vers l’actualisation de la créativité humaine. Mon travail clinique avec des personnes qui souffrent dans leur identité sexuelle, de leur orientation sexuelle, désir ou comportement, m’a permis de constater le bien que constitue l’appropriation de sa solitude radicale pour sortir de ses misères sexuelles.

La solitude est fondamentalement l’expérience ressentie d’être avec soi-même. Ressentie sans les autres tout autant qu’avec les autres, elle peut épouser plusieurs formes mais son essence loge dans la subjectivité de la personne humaine, autrement dit, dans sa vie intérieure. La subjectivité, en effet, implique la solitude; la solitude, la subjectivité. L’une requiert et engendre l’autre. Plutôt que d’être un objet passif mû par l’extérieur, par les autres et les choses, la personne peut être sujet de son expérience, moteur et maître de sa vie et de ses directions. Toute personne est fabriquée pour être subjective même si elle renie souvent sa condition. C’est justement parce qu’elle suscite l’obligation d’être responsable de sa vie et de ses conduites que la subjectivité sur laquelle se fonde la solitude dérange. Plusieurs d’entre nous renoncent à la subjectivité pour devenir objet et d’autres tentent à tout prix d’en diminuer la force. Or, pourquoi le faisons-nous sinon parce que l’état de solitude nous confronte inévitablement à nos déviations et à nos fuites? Et qu’il éveille en nous la culpabilité d’abandonner notre subjectivité. Il est alors facile de comprendre jusqu’à quel point la fuite de la solitude par un plongeon dans les distractions de toutes sortes monopolise une grande part de notre énergie, celle qu’il faut pour s’investir soi-même dans la subjectivité.

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Le bonheur d’être seul

L’expérience de la solitude conduit donc à mieux ressentir sa subjectivité. C’est pourquoi nous pouvons dire qu’il est difficile de se sentir seul puisqu’en réalité, dans la solitude, c’est avec nous-mêmes que nous sommes. Dans toute solitude, chez celui qui en explore toutes les facettes, il y a le bonheur d’être seul.

Pour celui ou celle qui la cultive, la solitude procure une grande satisfaction, celle d’être avec soi-même, avec tout soi-même totalement et entièrement, sans distraction. En ces moments privilégiés, la solitude, côté éclairé de notre condition d’être séparé, illumine toute la personne. Tout comme la lune a son côté d’ombre et son côté de lumière, ainsi la condition humaine d’être séparé des autres et des choses s’exprime sur une facette par le bonheur de la solitude et sur l’autre, par la misère de l’isolement. Nous sommes solitude et relation. Nous ne pouvons pas faire comme si cette solitude n’était pas sans nous priver d’une partie de notre vitalité, celle qui nous vient de la relation aux autres.

La solitude avec soi-même correspond à la facette glorieuse d’être avec soi-même. (3) C’est à l’intérieur de cet espace que la personne vit d’elle-même et avec ses propres ressources aucunement distraite d’elles par la présence de l’autre. Cette solitude peut être ressentie comme glorieuse parce qu’elle rend la personne heureuse. Pendant ces moments privilégiés, toute l’attention est portée sur le contact avec sa subjectivité et l’actualisation de ses ressources alors que le désir pour l’extérieur, pour l’autre, demeure latent. La personne peut alors ajuster ses attentes et ses réponses jusqu’à ce qu’elle en ressente la satisfaction. Elle acquiert dans ces moments d’être avec elle-même plus de vitalité en développant plus d’espace en elle pour ressentir, réfléchir, imaginer.

Après des milliers d’heure de rencontres thérapeutiques avec des personnes en recherche de plus de vitalité dans leur existence quotidienne, la solitude m’apparaît comme un moyen et non comme une fin en soi. Elle permet d’atteindre plus de subjectivité et plus de largeur de conscience. En son absence, la subjectivité et la conscience risquent de se rétrécir et la personne de se limiter à s’accommoder à l‘autre. En acceptant sa solitude fondamentale et radicale, une personne se donne la possibilité de plonger encore plus en son intériorité et d’accorder plus de place à sa subjectivité. Elle élargit ainsi le territoire de sa conscience, repousse les frontières de l’inconscient et de l’automatisme et augmente sa vitalité. Ces constats m’ont lentement conduit à explorer (4)davantage le courage de la subjectivité, de la vie intérieure et de la largeur de la conscience, pour favoriser la croissance de la vitalité. Plus il y a de solitude, plus il y a de subjectivité possible, plus il y de subjectivité, plus il y a de conscience, plus il y a de subjectivité et de conscience, plus il y a de vitalité.

Et plus il y a aussi de marginalité? D’où la peur et le courage nécessaire à la solitude parce que plus la personne est seule, plus elle se marginalise et plus elle s’individualise aussi. Elle apprécie encore plus la rencontre avec elle-même. Ainsi, en plus d’être le lieu de la subjectivité, la solitude constitue aussi une condition nécessaire au développement de toute cette partie de son humanité qui nous est proprement individuelle – notre marque unique d’existence et de vitalité, notre individualité. Bien ancré dans le courage de s’inventer tel que l’on est, la solitude favorise l’enracinement de l’individuation et en étaye les conséquences.

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L’éducation à la solitude 

Le contact avec la solitude authentique nous conduit tout naturellement à vouloir la faire connaître à ceux et à celles que nous aimons, premièrement nos enfants. Lorsque nous regardons les travaux consacrés au monde de l’enfance, de très nombreux portent sur les relations de l’enfant avec l’adulte et avec ses pairs et très peu sur sa capacité d’être seul, sur son besoin de solitude, et surtout sur sa capacité à l’utiliser. L’aspect développemental de la solitude serait-il moins bien compris que les nombreuses défenses qui s’érigent devant elle?

L’éducation à la solitude est essentielle afin d’en développer les richesses et d’en confronter les misères. Jusqu’à maintenant, nous nous sommes longuement attardés au développement des capacités de chacun pour les relations interpersonnelles nécessaires à l’adaptation, l’aurions-nous fait au détriment du développement d’une capacité tout aussi saine de vivre la solitude? La personne se développe en répondant à son besoin d’interaction humaine; autant qu’elle croît par les réponses qu’elle apporte à son besoin de solitude et aux ressources de subjectivité et de vitalité qu’elle conquiert dans cette solitude.

L’isolement 

L’isolement est le côté sombre de la solitude. Être sans les autres lorsque ce sont les autres qui éclairent toute notre conscience, nous réduit à souffrir sans cesse de l’ennui et de la langueur du manque. Celui qui ressent l’isolement n’est malheureusement plus avec lui-même et avec ses ressources. Il ne contacte que l’absence des autres et ne peut se vivre alors que comme l’attente douloureuse de leur présence. Pour l’éloigner de cette souffrance, il faut l’aider à apprécier sa solitude plutôt que rapidement la dénigrer en tentant notamment de le distraire de lui-même.

L’intensité du ressenti de l’isolement varie en fonction de divers facteurs, exemples: la force ou la faiblesse de l’identité de l’isolé, du type et de la densité des liens avec les autres, du jeu des intérêts et des ressources. Toutes ces dimensions, seules ou en interaction, peuvent augmenter ou diminuer l’intensité de l’isolement. Cependant, si nous désirons comprendre en quoi l’isolement, être sans les autres, est porteur de souffrance, c’est plutôt au plus profond de chacun dans sa lutte entre la vie et la mort qu’il nous faut chercher. C’est effectivement dans son rapport à la mort que l’isolement fait souffrir. La souffrance de tout isolement nous conduit tous, quelque part, à l’angoisse de la mort. En réalité, la personne isolée prend conscience que sans les autres, sans la solidarité humaine, elle risque de mourir. Sa fragilité toute humaine ne peut pas affronter toutes les menaces de destruction qui rôdent autour d’elle. Elle ne peut pas croire que seule, elle arrivera à surmonter les menaces à son existence. Elle pense que sans l’autre, elle sera détruite, elle va disparaître, mourir. Le sentiment de l’isolement reste intimement relié à l’anxiété de la mort, ce qui explique sa souffrance essentielle. En conséquence, celui qui désire rejoindre le sens d’une solitude harmonieuse doit obligatoirement confronter les ressentis d’isolement, pour ensuite en transcender la condition afin de parvenir à intégrer sa solitude.
«Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c’est à cela qu’il faut parvenir». (5)

Cette démarche implique nécessairement un cheminement de longue date. En effet, puisqu’on commence son existence en ne faisant qu’un avec l’autre, pour devenir une personne, l’être humain doit lentement s’arracher au lien fusionnel avec sa mère pour graduellement apprendre à vivre de lui-même, sur « ses deux petites jambes », même si la nostalgie de cet état fusionnel ne cesse de le poursuivre. C’est alors que commence la période de l’isolement radicale qu’il faut confronter. Cette nostalgie se manifestera pour plusieurs dans l’ennui et persistera durant toute la vie de la personne avec plus ou moins d’intensité jusqu’à ce qu’elle parvienne à conquérir pleinement sa solitude. En somme, pour tout être humain, l’isolement précède la solitude qui doit donc se peiner et se conquérir.

.L’aliénation de soi-même 

L’aliénation de soi-même constitue une forme particulière de l’isolement. Il s’agit de l’isolement par rapport à soi-même, c’est-à-dire que la personne n’est plus en contact avec elle-même. De là, elle n’arrive pas à connaître ses goûts, ses attentes ou ses besoins. N’étant plus avec elle-même c’est comme si elle n’avait plus d’elle-même. N’ayant plus d’elle-même, elle n’est plus elle-même. Elle ne sait plus qui elle est.
Elle conserve bien sûr son étiquette sociale, son nom et le réseau de ses relations mais, sans subjectivité intérieure, elle se vit à travers tout ça comme un pantin, sans âme. Ce type d’isolement, l’aliénation de soi-même, transporte une souffrance terrible dont l’atrocité s’explique par le fait qu’elle occupe toute la place de la vie intérieure de la personne. Sa souffrance est la seule chose qu’elle ressent. Comme un grand brûlé, elle est sensible de partout, sa souffrance est envahissante, rien en elle-même n’évoque autre chose que la douleur.
L’aliénation de soi-même repose beaucoup plus sur la mort de l’identité que sur son non-avènement. Déjà dans le passé, la personne réussissait à élaborer son identité et à s’individualiser sauf que ses imprudences pour la consolider et ses avidités pour avoir plutôt que pour être l’ont conduite à laisser aller des morceaux d’elle-même. Elle en vient à se délaisser de plus en plus jusqu’au jour où elle se détruit pour une façade, un masque. Elle n’est plus dorénavant elle-même avec elle-même.
Puisqu’il faut être présent à soi-même pour être avec l’autre, la personne qui n’est plus avec elle-même, n’arrive pas plus à être avec les autres. Si la personne n’est pas avec elle-même, il n’y a personne, ou c’est comme s’il n’y avait personne. La relation interpersonnelle devient en quelque sorte impossible. Ainsi, d’une certaine façon, l’isolement résulte de l’aliénation avec soi-même.
Si le sens de l’identité et de la subjectivité est à la source du sens de la solitude et de ses vertus, l’aliénation de soi-même peut être entendue comme étant à la source de l’isolement et de ses misères.

.Choisir la solitude 

La personne peut choisir sa solitude ou bien s’adapter à celle qui est imposée. La solitude imposée (suite à un divorce, une séparation, un deuil ou un rejet) peut rapidement prendre la coloration de l’isolement. La personne se sent alors mise-à-part. Ce sentiment d’exclusion s’accompagne la plupart du temps d’une crainte de ne plus avoir de contrôle sur ses relations avec les autres, de perdre à jamais l’autre et peut s’étendre ensuite, par contagion, à l’ensemble de la vie. La menace de cette misère d’être mis-à-part par la vie (un deuil, une perte) ou par les autres (un divorce ou un rejet) risque de conduire certains à plonger d’eux-mêmes dans la solitude ou plutôt dans l’isolement. La solitude s’apparente alors à un retrait et constitue en fait une manière ultime de se défendre et de se protéger. En effet, l’expérience réelle ou fantaisiée de cette solitude imposée par des événements extérieurs contient tellement de souffrances que la personne préfère les soulager ou s’en prémunir en choisissant elle-même de s’isoler. Cette solitude, d’une certaine façon, choisie en même temps qu’imposée risque cependant d’être plus terne, plus atone que revivifiante, car elle indique davantage la fuite de la souffrance qu’une relation de quiétude et de satisfaction avec soi-même.

La solitude choisie de manière authentique constitue un acte de la conscience éclairée. Elle doit être choisie pour ses vertus propres, comme une source de vitalité plutôt que comme une défense devant la menace de la mise-à-part, de l’isolement. Le caractère sain du choix de la solitude réside dans la capacité à goûter aux plaisirs de l’interpersonnel et des relations humaines. Dans la solitude choisie, la personne doit être tout autant capable d’apprécier être seule avec elle-même que d’être en relation avec les autres. La capacité à être en contact avec l’autre peut même être considérée comme une condition essentielle de la réussite de la solitude choisie. Plus une personne apprécie les relations humaines, plus elle se donne effectivement l’assurance de la santé du choix de sa solitude. Chez les moines contemplatifs, les meilleurs candidats à la vie de solitude et de silence sont souvent des joviaux qui aiment la compagnie des autres. Ce type de solitude choisie sert beaucoup plus le développement de la personne puisqu’elle connaît le prix de sa solitude à savoir le sacrifice de la joie d’être avec l’autre.
Transformer la solitude imposée en solitude heureuse
Si la personne sait bien la négocier, même la solitude imposée peut à certaines époques de la vie s’avérer profitable à la personne. L’isolement peut devenir dramatique pour une personne qui par résistance ou par un mécanisme de défense se replie sur elle-même, mais il peut aussi devenir un tremplin vers la solitude heureuse et mener cette même personne (qui, souvent, s’est toujours dévouée à répondre aux besoins des autres) à profiter d’une vie nouvelle plus satisfaisante. Encore faut-il qu’elle valorise sa solitude et que les autres autour d’elle cessent de la lui reprocher comme s’il s’agissait d’une tare. Plus une personne demeure figée dans son isolement, plus elle risque le déclenchement d’une maladie mentale (paranoïa, dépression, etc.). Plus elle est authentiquement seule (avec elle-même), plus elle augmente sa vitalité, en faisant travailler sa subjectivité et en se donnant, à l’intérieur de ses limites, une créativité nouvelle. Ainsi elle sent que sa vie vaut la peine de continuer parce qu’elle se sent utile.
Chaque personne possède le potentiel qu’il faut pour apprendre à se sentir bien lorsqu’elle est seule, à établir ce contact développemental avec elle-même, qui n’est pas un retrait ni un obstacle à la qualité des liens qu’elle entretient avec les autres. C’est par l’actualisation de ses potentialités, l’élargissement de son monde et l’utilisation de sa pleine humanité que le développement de toute personne s’effectue.
Ce développement n’a jamais de cesse. Toute personne doit donc se ménager un espace personnel suffisant, propre à chacune, pour se donner la dose de solitude qu’il faut pour atteindre ces objectifs.

Accepter d’être seul devant l’autre 

Être vraiment seul, entièrement avec soi-même, tout en étant devant une autre personne devient pour bien des gens le niveau le plus élevé qu’il soit possible d’atteindre dans la capacité de solitude. En fait, de nombreuses misères humaines et plusieurs drames interpersonnels (par exemple la violence conjugale) seraient probablement évités si les personnes parvenaient plus souvent à cette forme plus évoluée de solitude, la capacité d’être seul devant les autres. (6)

Expliquons-nous. Être seul, c’est-à-dire avec soi-même, tout en étant devant et avec l’autre, se situe à un point extrême d’un continuum. L’autre point extrême s’organise autour d’une fusion complète dans l’autre de telle façon qu’être avec l’autre implique de ne plus être avec soi-même. Toutes les nuances de présence à soi et de présence à l’autre se retrouvent tout au long de ce continuum.
La solitude devant l’autre implique la rencontre de deux forces. D’une part, l’affirmation de son identité – ou encore de la vie intérieure qui remplit la conscience plutôt que d’être habitée et dérangée par l’autre et ses préoccupations – d’autre part, la sécurité, la chaleur et souvent l’amour apportés par la présence de l’autre pour explorer et nommer l’expérience intrapersonnelle. Bienheureux celui chez qui ces deux forces se synergisent pour développer encore plus cette capacité à être seul devant et avec l’autre.
La plupart du temps ce n’est pas facilement qu’en sa présence l’autre nous laisse aller à notre solitude. Ce voyage vers nous-mêmes peut lui apparaître suspect ou être ressenti comme une injure à son égard. Souvent il estime, à tort, que notre capacité de solitude devant lui est en proportion avec le désintérêt qu’il suscite chez nous. L’autre peut s’insulter de ne pas être assez intéressant pour nous soustraire à notre solitude. En conséquence, au lieu de ressentir l’humiliation et la blessure de se vivre comme inintéressant, il pourrait être tenté de faire tout en son possible pour nous distraire de notre solitude et pour garder ou obtenir notre attention.

Parfois c’est la personne qui n’ose pas aller vers la solitude comme si elle se sentait retenue par la présence de l’autre. Elle impose d’elle-même un frein à son élan vers la solitude pour demeurer uniquement attentive à son sentiment de responsabilité face à la satisfaction de l’autre. Elle demeure donc vigilante à l’humeur de l’autre, inquiète de son bonheur et complètement habitée par le souci de lui plaire. C’est souvent l’attente du regard bienveillant de l’autre qui mène à l’arrêt de l’élan vers la solitude. La personne se croit créée par ce regard de l’autre et elle conserve le sentiment d’exister bien peu en dehors de lui. De là, elle se charge d’entretenir ce regard sinon elle risque, croit-elle, elle-même de disparaître. Plonger dans sa solitude comporte alors le danger de se perdre soi-même puisqu’en dehors de ce regard de l’autre, elle a l’impression de ne pas exister.
La solitude devant l’autre est donc la plus difficile à domestiquer mais elle est aussi la plus riche de croissance et de développement pour les êtres de relations et de solitude que nous sommes.

.Conclusion 

C’est maintenant à chacun, dans sa solitude, de compléter à sa façon ces propos, de s’approprier ces idées, de les faire siennes pour les recréer de telle manière qu’elles serviront à développer encore plus sa vitalité et sa créativité. La femme ou l’homme capable d’être seul aime sa solitude autant que le courage, l’effort et la peine qu’elle exige. La solitude peut devenir une véritable compagne pour ceux qui cherchent le développement et l’actualisation. Si ces pages ont pu créer quelque part en chacun de vous, multiplicateurs d’influence, cette amitié tellement enrichissante entre vous-mêmes et votre solitude, de nombreuses personnes en profiteront pour leur propre individualité et leur propre créativité.

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Notes:

1. Les photos du phare de l’Ile Verte sont de Paul Charbonneau qui nous a gracieusement autorisé à les reproduire dans ce texte. Les autres photos dans ce texte sont de ma photothèque.
2. Ce thème de la solitude m’est bien précieux. Je l’ai traité en 1992 Vivement la Solitude! La nature et les avantages de la solitude et ses liens avec la sexualité humaine. Montréal: Les éditions du Méridien, 152 p. et ré-édité en 1997 aux éditions du Méridien-Maclean Hunter, Le goût de la solitude. 198 p. Puis j’ai présenté aux psychologues en 2000 le projet de La Bienheureuse Solitude, voir Psychologie Québec, vol. 17, no. 1, janvier 2000, p. 12-15
3. C’est Tillich (1952) qui préfère parler de la gloire d’être seul par opposition à la souffrance de l’isolement, voir The courage to be. New Haven: Yale University Press, 197 p.
4. Voir Bureau Jules, 2008. La joie d’être. Montréal : Groupéditions, Bureau, Jules. 2002. Vivre pleinement: à la conquête de soi-même. Montréal: Les éditions du Méridien, 185 p. ; Bureau, Jules. 1994 “La vitalité et le désir sexuel: prolégomènes à la recherche de la plénitude du désir sexuel”. Sexologie actuelle, vol. 3, no 1, p. 6-14. Bureau, Jules. 1993. Le Goût de Vivre. Essai sur la nature et les sources de l’intérêt à vivre et sur ses relations avec le désir sexuel. Montréal: Les éditions du Méridien, 356 p.
5. P. 64, dans Rilke, Rainer-Maria. 1937. Lettres à un jeune poète, traduites de l’allemand par Bernard Grasset et Rainer Biemel, Paris: Bernard Grasset, 150 p.
6. Winnicott (1958) considère que cette capacité doit se développer chez le jeune enfant avant qu’il puisse construire un soi authentique (voir p. 205-213, La capacité d’être seul dans: De la pédiatrie à la psychanalyse) alors qu’elle est pour nous la fine pointe de la capacité à la solitude (Bureau, 1997). 
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Jules Bureau, Psychologue et Sexologue, Rawdon, Québec, Canada..
Voir ma page Psycho-Ressources

A propos de l’auteur

Jules Bureau, psychologue clinicien et sexologue, a rencontré en thérapie des milliers de personnes aux prises avec des difficultés de vivre. Il vit actuellement à Rawdon, dans Lanaudière et continue ses travaux cliniques et d’écriture. Fondateur du “Groupe d’études existentielles en Sexologie”, il fut le premier directeur fondateur du “Département de Sexologie” à l’Université du Québec à Montréal.

Il a publié de nombreux livres et des articles scientifiques sur le développement humain, sur l’orientation sexuelle, le désir sexuel, l’identité sexuelle, la croissance du couple, l’amour, la jalousie et le plaisir.

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